Jeu

Dans la culture traditionnelle chinoise, parler de hasard n’invoquait pas tant la notion de chance que l’agencement momentané et inévitable de deux forces. L’image l’exprimant au plus proche était celle de l’oiseau se posant sur une branche. Si l’oiseau doit arrêter quelques instants son vol à tel endroit et tel moment, c’est qu’il le doit. Ce n’est pas là un accident mais le résultat d’une chaîne de causes au décompte infini. Ce que le Taoïsme appellera une expression du Tao, de la volonté de la Nature, d’une idée d’un ordre du monde.  La scène illustre la conjonction éphémère, nécessaire et parfaite entre les raisons du Ciel et les dispositions de la Terre, les deux sources de la vie. Le Yi Jing est un décryptage de cette communication permanente entre Ciel et Terre.

Ses origines remontent aux rituels animistes de la dynastie Shang. Pour interroger les divinités, un animal était jeté en offrande au feu. Les vapeurs de sa chair calcinée nourrissaient le monde évanescent qui répondait, dans la matière, par des fissures sur les os brûlés. Le chamane avait pour tâche de décrypter leurs nombres et leurs formes. Les archives de cette pratique, sur os puis sur carapaces de tortues, ont été retrouvées dans des cavernes, compilées et datées. Ces traits, décryptés, compilés, classés, sont une des principales sources de l’écriture et du calendrier chinois. Ils témoignent d’un souci d’insérer le mieux possible ses actions dans l’ordre et la temporalité du Tao, entre Ciel et Terre, afin de s’assurer de leurs réussites et d’éviter les conflits.

Le Yi Jing donne une réponse en six traits, six temps, six niveaux. Un hexagramme. Il connecte deux trigrammes, exprimant respectivement les états présents de la Terre et du Ciel, de la branche et de l’oiseau, de l’intériorité et de l’environnement du « tireur », de son passif et de la situation présente.

Un tirage de Yi Jing est un moment de bilan, de pause, d’entaille dans le cours du temps. Filmant le tireur, je m’intéresse au portrait d’une personne qui, manipulant les baguettes, se pose question à elle-même, à la caméra. 

Portrait filmé, nous entrons alors dans le langage des images. Des souvenirs, vus, entendus, ceux du tireur, ceux du filmeur, sont alors tirés des archives et ajoutés au film. Mais également des projections, tournées, collées, improvisées pour l’occasion. L’hexagramme plie le temps et invoque ses trois composantes, passé, présent et futur.

Liu Diao Ba, « les six entailles », est une pause faite à deux.